Forĵetindaĵoj / Les Rebuts

Publikigita danke al la afabla permeso de Marie NIMIER.

Ni dankas ŝin pro sia afableco kaj pro la inspiro donita per ŝia tre speciala libro Les Confidences.

Publié grâce à l’aimable autorisation de Marie NIMIER.

Nous la remercions pour sa bienveillance et pour l’inspiration offerte par son livre si singulier, Les Confidences.

Les Rebuts de Marie Nimier est une des confidences qu’elle a reçues et qu’elle a compilées dans un livre paru chez Galimard en 2019 sous le titre de “Confidences”.

Je ne comprends pas tout de suite sa profession. Rebuts. Le monsieur qui vient de s’asseoir sur la chaise en face de moi travaille aux rebuts comme on appelait autrefois ce service de la poste basé à Libourne — ou plutôt je travaillais là-bas, corrige-t-il, parce que depuis longtemps je suis à la retraite. C’est à Libourne également que se trouve le secrétariat du Père Noël, plus de deux millions de lettres chaque hiver tout de même, mais moi, j’étais dans le concret. Ma mission consistait à ouvrir les enveloppes dont les adresses étaient invalides ou indéchiffrables et d’analyser leur contenu, dans l’espoir d’identifier leurs destinataires ou leurs expéditeurs. On n’avait pas le Net à l’époque, juste nos yeux. Chaque courrier égaré était un défi. On se faisait un point d’honneur à le remettre sur les rails.

C’est dans ce cadre précis que j’ai pris rendez-vous. J’ai pensé que vous seriez sensible à ma démarche. J’ai toujours accompli mon travail avec intégrité, respectant scrupuleusement les règles du service public. Quand vous tombez sur de l’argent liquide, c’est primordial, l’intégrité. Si l’argent est considéré comme perdu, au bout d’un an et un jour, il est transmis à la Banque de France. Et les lettres, brûlées au bout de trois mois. Ça passe vite, trois mois. Vous voyez où je veux en venir.

Non, je n’ai rien volé, ce n’est pas du tout mon genre de voler. J’ai juste mis un pli de côté, disons que je l’ai réservé.

Un pli, en trente-huit ans d’exercice.

Je ne pouvais pas supporter qu’il soit détruit.

C’était une enveloppe en kraft moucheté de format C5 avec une étiquette partiellement endommagée, l’adresse du destinataire était illisible. Les timbres représentaient des bonsaïs de différents types, collés bien droit. Le tampon indiquait qu’elle avait été envoyée d’Hô Chi Minh-Ville en mars 1998.

Dans le milieu, tout le monde connaît la poste centrale d’Hô Chi Minh-Ville conçue par Gustave Eiffel à l’époque de l’Indochine française, c’est sans doute cet aspect des choses qui a d’abord retenu mon attention. Et puis il y avait le souvenir des grandes manifestations contre la guerre Vietnam où beaucoup d’entre nous avaient fait leurs premiers pas de militants. Disons que nous étions sensibilisés, alors ce courrier, je l’ai ouvert avec un soin tout particulier.

J’ai introduit mon coupe-papier dans le rabat, une odeur de moisi s’est échappée.

J’ai glissé ma main, c’était doux et épais. L’enveloppe contenait un carré de coton léger avec trois violettes brodées sur le côté, un lange très précisément, et une photo en noir et blanc représentant une enfilade de lits métalliques à barreaux. Je ne pouvais pas me détacher de cette image. La pièce carrelée, au fond des draps qui sèchent. Des ventilateurs, tout du long. Des appliques aussi pour la lumière. Et les petits lits, tous vides, sauf un au milieu dans lequel dormait un nourrisson, jambes nues repliées et les mains grandes ouvertes posées de chaque côté de son corps, comme pour tendre les bras à qui voudrait de lui. Au dos de la photo, quelqu’un avait écrit en français : Ne pas laver les vêtements dans la machine s’il vous plaît, cela peut donner le tournis au bébé.

Cette phrase m’a bouleversé. Elle disait que cet enfant avait été aimé.

Ce que j’attends de vous ? Que vous écriviez dans votre livre :
Si vous êtes susceptible d’être le destinataire d’un courrier envoyé le 26 mars 1998 de la poste centrale de Hô Chi Minh-Ville, contactez le site des confidences, qui transmettra.

Ont participé à la traduction de ce texte :
Anita Bastrenta
Andrea Bertrand
Marilou Cochard
André Delorme
Monique Gerbay
Daniel Lordier
Pascale Voldoire

Note des traducteurs :
Marie Nimier est une auteure française dont le père, Roger Nimier était aussi écrivain. Il est mort quand elle était enfant.
Elle a écrit des nouvelles traduites en plusieurs langues étrangères (anglais, japonais, vietnamien…) et qui ont reçu plusieurs prix en France ou à l’étranger.
Elle a écrit des pièces de théâtre et des chansons pour des chanteurs (dont Juliette Greco et Enzo Enzo).
Pour ce recueil, elle a choisi d’écouter des gens anonymes et recueillir leurs confidences. Elle a reçu environ 15 participants dans une petite ville. Comme elle ne voulait pas les voir, elle les a reçus avec un bandeau sur les yeux, dans une pièce nue et blanche avec juste une table, 2 sièges et une plante verte. Puis elle a écrit ces confidences et les a fait publier. Les textes sont très divers : ils peuvent être amusants, choquants ou touchants. Nous avons choisi un des plus touchants.

2 réponses à « Forĵetindaĵoj / Les Rebuts »

  1. Tre bela, dankon!! Heliko

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    1. Ni ĝojas, ke ĝi plaĉas al vi, Heliko! 😊

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